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2 octobre 2011 - Europe

Journal de Norvège

16 août.

Partant de l'aéroport d'Oslo, par la voie express qui traverse en souterrain le centre d'Oslo, ce n'est qu'au bout de plusieurs dizaines de kilomètres, la pluie s'étant arrêtée, que l'horizon se dégage et qu'on a enfin l'impression d'être entré en Norvège.

Le pays, dans les vallées du Telemark à l'est d'Oslo, prend alors un premier visage : celui des maisons en bois.

Couleur rouge, forme élémentaire de parallélépipède avec un toit à deux pans : cette simplicité met en valeur l'unique motif décoratif représenté par les fenêtres à grands carreaux soulignées par des montures blanches. 

Ornées plus que protégées par de jolis rideaux, elles exposent, comme c'est souvent le cas dans les pays situés au nord de la France, des pots de fleur ou des petits objets destinés à être vus de l'extérieur.

Le bois, c'est aussi celui des églises dites « en bois debout » (stavkirke). La plus vaste d'entre elles, l'église en bois debout de Heddal, apparaît dès le premier jour au bord de la route. Un complexe agencement de pans de façade et d'avant-toits l'assied solidement sur le sol tout en élevant sa cime vers le ciel.

C'est enfin le bois de ces petites cabines sur pilotis, joliment décorées, qui accompagnent la plupart des maisons. Il s'agit à l'origine de garde-mangers, transformés plus tard en habitations ou en débarras.

La route, s'enfonçant toujours plus vers l'est, commence alors à traverser de superbes forêts de conifères et à longer des lacs apaisés en arrivant au village isolé de Rauland.

17 août

Il faut 300 kilomètres pour rejoindre Bergen depuis Rauland : les distances sont rarement courtes en Norvège.

Dès le départ, au bord de la route, le soleil du matin transfigure un lac à l'eau parfaitement plane : miroir parfait, il reflète, comme une peinture hyperréaliste, le ciel et les montagnes avec leurs forêts et leurs maisons. Les rochers ne dépassent plus de l'eau mais flottent dans les airs.

Fragile illusion... Car à une autre saison, sous un ciel différent, Google Maps ne voit ici qu'un paysage triste et froid.

Désormais, la Norvège se résumera à quelques éléments de base : d'une part l'immense étendue rocheuse des montagnes vertigineuses et impénétrables, d'autre part les grandes étendues d'eau planes.

Le paysage typique, presque unique dans ce pays, tel qu'on le voit depuis la route ou le ferry, c'est un lac qui sert de support à une fine ligne de maisons écrasées par la masse gigantesque des montagnes, elles-même coiffées (et en réalité, écrasées lentement, ce qui leur donne, à l'opposé des pics acérés des Alpes françaises, la forme arrondie des montagnes de la peinture chinoise) par la calotte d'un glacier, en grande partie invisible.

Parfois on apercevra en effet, tout en haut, les extrémités, en forme de langue, de l'énorme étendue de glace qui les recouvre et les sculpte, aplanit les sommets avant de se glisser dans leurs anfractuosités, d'y fondre et de jaillir finalement en cascade dans les fjords et les lacs : après avoir couvert les montagnes, l'eau des glaciers finit par occuper le fond des vallées.

Dans ce pays, l'eau, et non la terre ferme, est propice aux déplacements humains. Les habitants de ce pays, meilleurs marins du monde à l'époque des Vikings, n'auront atteint la même maîtrise des routes continentales que mille ans plus tard, ayant appris pour cela à percer les plus longs tunnels du monde.

Dans des espaces aussi vastes et inébranlables, les petites maisons norvégiennes ne font pas sérieux.

Avec leurs parois de bois ou imitant le bois, elles paraissent trop légères pour résister au vent, trop fines pour protéger du froid. Posées dans le paysage, au fond des collines ou sur les pentes lorsqu'y passe une route, elles ne s'inscrivent pas dans une organisation d'ensemble : elles pourraient être ici ou ailleurs, peu importe.

Les villages ne semblent pas avoir de centre, ce qui désoriente le voyageur. Dans la campagne, les parallépipèdes peints de couleurs assez vives tranchent sur l'herbe verte et leur taille est hors de proportion avec la masse formidable de la montagne qui les surplombe. Elles ne construisent pas un paysage en harmonie avec les arbres et les collines comme au Pays basque ou en Toscane. La nature en Norvège, n'est pas à la mesure de l'homme.

Le long d'un fjord, des étals de fruits, dans une région célèbre pour ses cerises et ses pommes, attirent le touriste affamé : il hésite, pourtant, car il ne voit aucun vendeur pour accueillir les clients.

Il finit pourtant par s'arrêter. Les barquettes de fruits sont exposées sur une table de bois, le prix est indiqué. Il n'a qu'à se servir et partir : après avoir glissé quelques pièces dans une boîte en fer, bien sûr, mais personne n'est là pour vérifier qu'il a payé — mieux, il pourrait facilement partir en emportant la recette du matin. On supposera que le propriétaire vient de temps en temps vider sa cassette et rajouter des fruits. On constatera surtout que ce pays n'a pas peur de faire confiance. Ainsi les particuliers qui louent un appartement ou une cabine par Internet ne demandent-ils pas d'acompte ou de numéro de carte de crédit : plusieurs fois au cours de ce voyage nous pourrions, sans avoir même à nous cacher véritablement, nous éclipser sans payer au matin.

Ou peut-être le travail des citoyens les plus riches du monde est-il si coûteux qu'il est plus économique de parier sur l'honnêteté des touristes ? Nous nous verrons, dans des cafés, obligés de nous servir nous-mêmes dans une cafetière le café que nous avons payé au même prix que dans un café chic parisien. Or les distributeurs automatiques, très nombreux, sont souvent marqués « Out of service » : est-ce, là aussi, la conséquence du prix élevé des services de réparation ?

18 août.

Parenthèse urbaine à Bergen, avec la surprise de retrouver, le 17 au soir, la concentration de vies et de stimulus d'une grande ville, tandis que les échos d'un concert de Rihanna s'élèvent depuis le port.

Bergen est une ville hanséatique. La visite du musée du même nom, en fait une simple maison de marchand qui montre dans quel relatif inconfort vivaient, comme des moines (célibataires, en communauté et limités à des relations codifiées avec l'extérieur), les marchands de la Hanse.

S'impose également le passage dans le quartier hanséatique, accumulation de maisons anciennes sur un espace restreint.

Tout ceci est intéressant mais ne surprend pas tant que cela le touriste européen, accoutumé aux vestiges du Moyen Âge et de la Renaissance. Pas plus qu'il n'est enthousiasmé de payer très cher dans un supposé marché aux poissons un plat qu'il aurait aussi bien pu consommer, plus confortablement, dans un restaurant.

C'est, encore une fois, en se confrontant à l'exubérance de la géologie que le touriste trouve son plaisir : ainsi la spectaculaire ascension en funiculaire le mène-t-elle vers un promontoire offrant une extraordinaire vue sur un port qui s'étend sur plusieurs bras de mer. Mais le grand large, lui, demeure invisible, inaccessible, caché quelque part au-delà du labyrinthe des îles et des golfes.

En fin d'après-midi, la ville s'anime de la déambulation de nombreux groupes d'étudiants. Juste avant la rentrée des classes, ils se retrouvent pour, semble-t-il, faire connaissance. Chaque groupe porte un costume distinctif : diables rouges, baigneurs..., et marche dans la rue, sans ordre ni programme, en criant et en chantant, guidé toutefois par un ou deux meneurs. Se dirigent-ils vers quelque bizutage ? Ou ce pays qui organise des défilés pacifiques le jour de la fête nationale a-t-il su également civiliser les rites de rencontre de ses étudiants, restés chez nous au stade d'une certaine barbarie ?

19 août

Mon hypothèse est que les maisons ne sont pas conçues pour faire partie du paysage, comme en Toscane, mais pour en profiter. Nulle harmonie particulière, en effet, dans les chapelets de maison qui suivent les routes, avec leurs formes carrées et leurs couleurs vives, nul rapport avec la placidité mystérieuse des fjords qu'elles dominent ou avec la masse incommensurable des montagnes sur lesquelles elles s'accrochent.

En revanche, l'emplacement de ces maisons, sur une corniche, au bout d'une presqu'île, semble révéler chez leurs occupants la volonté de capter la meilleure vue possible sur le fjord, sur la vallée ou sur le massif montagneux.

Mais si chaque maison dispose ainsi de la meilleure vue possible, il en découle nécessairement qu'elle est également visible de partout. Chaque habitant aperçoit donc les maisons de ses concitoyens, aussi bien proches que relativement lointains. À la limite, chaque habitant d'une vallée pourrait, avec des jumelles, savoir ce que fait chacun des autres habitants du même village et des villages environnants, comment il aménage sa maison, à quel endroit il se rend par les routes tortueuses.

20 août
Superbe balade jusqu'au bout du Brigsdalbreen, qui est en fait l'une des multiples langues par lesquelles le plus grand glacier d'Europe manifeste sa présence aux humains, seuls les alpinistes et les aviateurs pouvant véritablement contempler le glacier dans toute son étendue, étalé sur les montagnes comme une couverture.

Plus loin, sur la route de Geilanger, un détour par la route 258 offre un extraordinaire parcours d'une trentaine de kilomètres dans les rochers, au fond d'une cuvette rocheuse démesurée. Les deux parois montagneuses de part et d'autre de la route, presque verticales au sommet, qui se couvrent d'alluvions lorsque la pente décroît, me rappellent la Vallée de la Mort. La Norvège est l'une de ces régions du monde où les paysages s'élargissent à une dimension que l'homme des plaines tempérées ne peut vraiment imaginer, une dimension qui est celle de l'atmosphère : les montagnes enveloppent mais sont trop larges et vastes pour enserrer.

À Geilanger, nous raterons de peu le ferry touristique mais nous nous rattraperons en louant une barque à moteur pour aller visiter, au ras de l'eau, en toute liberté, seuls au pied des montagnes sillonnées ici et là de cascades interminables, sous la pluie, l'un des plus célèbres et des plus sauvages fjords norvégiens.

21 août
Après Geilanger, nous reprenons peu à peu la route du sud, non sans traverser encore, presque à court d'essence, des étendues désolées.

Le ciel n'est plus comme dans les premiers jours une étendue ouverte, peuplée par des nuages dont le reflet habite les lacs, mais un plafond sombre et triste, à l'image des plateaux de roc et de sable sur lesquels glisse la voiture.

Il suffit pourtant de redescendre dans la vallée, ce jour et le suivant, pour retrouver la profonde humanité des églises en bois debout.

Comme les églises romanes d'Auvergne, elles sont constituées de plusieurs étages superposés : formes complexes, à laquelle une profonde harmonie donne pourtant l'apparence de la nécessité.

Dans ce pays où les proportions de la nature dépassent ce qui peut réellement être saisi par les sens humains, les églises en bois debout sont, au contraire, pleinement à la mesure de l'homme qui peut les embrasser du regard et à la portée du touriste qui peut, à la différence des paysages de montagne, les enclore sans peine dans l'objectif de son appareil photo.



22 août

Arriver à Oslo, capitale européenne, c'est comme se retrouver à la maison. Comme tous les soirs, le soleil ne descend que très lentement sur l'horizon et laisse tout le temps pour retrouver la familiarité des rues bordées d'immeubles, des reflets du jour finissant sur les façades et du plaisir de la déambulation.

La promenade dans Oslo donne le plaisir de retrouver la concentration de vie et d'évènements de la grande ville et celui de la découverte d'une nouvelle capitale — libérés des contraintes de route à parcourir qui obscurcissaient toujours légèrement, en arrière-plan, le plaisir des jours précédents.

23 août

De l'architecture d'Oslo on retiendra surtout le nouvel Opéra, sur la baie. Sa silhouette sera certainement, dans les années à venir, le symbole de la ville : son toit incliné est d'ores et déjà un magnifique lieu de promenade pour contempler la ville comme les navires approchant par le fjord.

Nous passons également à la Cinémathèque, où sur trois murs d'une seule salle est réunie la mémoire de l'intégralité du cinéma national : une image pour chaque film produit en Norvège depuis les origines.

Le centre d'Oslo, le lieu de l'émotion pour tous les Norvégiens, c'est toutefois un bâtiment sans grand intérêt architectural, sa cathédrale. Il y a un mois et un jour, dans un pays qui ne compte pas cinquante morts violentes par an, un homme tentait de faire disparaître, en l'espace de deux heures, une bonne partie de l'élite politique actuelle et surtout future.

J'ai vu, en septembre 2002, des centaines de pancartes et objets de mémoire accrochés aux grilles de l'église la plus proche de l'emplacement du World Trade Center à New York. De la même manière la cathédrale d'Oslo, depuis un mois, est devenue un monument à la mémoire des victimes du 22 juillet, un témoignage du souvenir du peuple norvégien. De son passage rapide, le touriste retient la sensation d'une très grande justesse : c'est précisément ceci qu'il fallait faire — ces fleurs et ces inscriptions étaient la meilleure manière de manifester un souvenir.

Publié par thbz le 02 octobre 2011

2 commentaire(s)

1. Par détails  (05 octobre 2011) :

On a l'habitude de ces mêmes paysages mais avec un manteau blanc :-) Les photos des étendus naturels aussi belles soient-elles n'ont surement pas la capacité de la traduction de ce qu'on pourrait voir réellement.

2. Par thbz  (05 octobre 2011) :

Oui. Je pourrais mettre des versions en 2000 pixels de ces photographies, mais ça n'y changerait pas grand-chose. Un cadre d'écran est totalement incapable d'exprimer l'immensité de ces paysages qui t'enveloppent sur des dizaines de kilomètres. Et pourtant je suis resté dans le sud du pays, sans m'aventurer dans le grand Nord...

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